Mardi 18 août 2009
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12:25
Il y a cette longue étendue d’eau turquoise devant moi. Les bateaux dans le port et les mouettes au-dessus de ma tête.
L’odeur du large et le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers. Et ce vent qui me fouette le visage et me transperce le corps jusqu’à l’os. Je marche le long de la jetée. Je lève les
yeux et je regarde les avions passer au-dessus de ma tête, à la vitesse d’un escargot de 150 ans atteint de phlébite aiguë. Je ne pleurerais
pas. Pas encore. Je donne un grand coup de pied dans une cannette de Coca vide, déjà toute cabossée qui traîne par là. Elle roule sur le bois en faisait des clangs-clangs métalliques et finit sa
course dans l’eau dégueulasse du port dans un « plouf » sonore. Ça résonne dans ma tête un long moment et puis je m’assois tout au bout de la jetée et je laisse pieds se balancer au-dessus de
l’eau. Je regarde le ciel à nouveau. L’éclat du soleil m’éblouit et je baisse les yeux. Je perçois des bribes de conversation, des murmures angoissés en provenance du quai. Une voix nasillarde
grésille dans un micro : Le bateau « L’estafette », en provenance du Kenya, va partir pour Bagdad dans quelques instants. Nous vous prions de… ». Je n’écoute pas la suite, et je me retourne. Une
femme se jette dans les bras d’un vieux barbu vêtu d’un jean troué et d’un pull rayé bleu et blanc en sanglotant. Puis, se dégageant de son étreinte, il traverse en vitesse la passerelle et le
bateau s’éloigne lentement dans un « POWAAA » assourdissant. La femme pleure toutes les larmes de son corps et moi, je me dis que la vie, décidément, c’est comme un roman… Tout commence toujours,
ou presque, par une situation de parfait équilibre, puis tout bascule, et, soudain on se retrouve jeté au bas de la pente à une vitesse vertigineuse, puis on met un temps fou à
laremonter et, quand enfin on y arrive, les choses se stabilisent à nouveau et c’est le calme plat. Du moins pendant un certain temps parce
qu’après, on arrive à la situation finale où, selon le genre de bouquin, on remonte ou redescend. Ici, c’était pareil, pour moi, comme pour elle. Sauf que moi, ça faisait déjà trois jours que je
marchais à quatre pattes au fond du gouffre en m’écorchant les genoux sur les ronces qui poussaient dans tous les sens alors qu’elle, elle entamait seulement sa descente et elle n’avait pas fini
d’en baver. (Pauvre biquette.)
Je me suis levée et je ne savais plus où aller. J’ai pensé que grand-mère aurait sûrement aimé que j’aille lui rendre visite, là maintenant, tout de suite, si ça avait été possible. Que j’aurais
frappé à sa porte et entendu des pas précipités de l’autre côté. J’aurais attendu qu’elle ouvre en souriant et elle m’aurait embrassé, en me répétant que ça lui faisait tellement plaisir que je
pense à elle. Elle m’aurait fait asseoir sur un tabouret devant sa cheminé et m’aurait apporté ses gâteaux sur lesquels je me cassais les dents tellement ils étaient durs. Ses gâteaux que je
trempais dans mon verre de lait quand elle avait le dos tourné. Et, assise sur mon tabouret, je l’aurais regardé s’affairer dans la cuisine pour essayer vainement de trouver une tasse propre.
J’aurais admiré sa grâce et son élégance de jeune fille alors qu’elle était si vieille à présent. Son immense sourire qui lui mangeait le visage tout entier et que rien n’avait le pouvoir
d’effacer. Et sa joie de vivre, malgré ce cancer qui lui rongeait les poumons et l’emporterait un jour ou l’autre. Elle aurait allumé une
cigarette en répétant pour la énième fois que c’était la dernière. Puis elle m’aurait raconté ses exploits amoureux de quand elle avait mon âge, les bulletins catastrophiques qu’elle ramenait à
la maison, son chien qu’elle avait peint en rose pour le carnaval et auquel elle avait mis les horribles souliers vernis que sa mère l’avait forcé à mettre pendant le mariage d’une de ses snobs
de tante. Elle m’aurait raconté ce qu’elle avait vécu pendant la guerre, comment elle-même avait caché des enfants juifs, combien de vies avaient été sauvées grâce à elle. Sa rencontre avec mon
grand-père, la naissance de ma mère et le plaisir d’avoir un enfant. Elle m’aurait raconté tout ça et ses yeux pétilleraient de bonheur en évoquant ces souvenirs si lointains. Puis elle aurait
regardé sa montre d’un mouvement léger du poignet, se serait arrêté d’un coup et m’aurait dit : « Ho ! Je n’avais pas vu l’heure, va vite, ta mère va s’inquiéter ! ». Elle m’aurait tendu mon
manteau, m’aurait ouvert la porte et dit avec un sourire complice : « Reviens quand tu veux hein !? ». J’aurais souris en retour, elle m’aurait fait un clin d’œil et j’aurais dévalé les quatre
marches du perron et courut très vite le long de la rue, me retournant sans cesse en agitant la main derrière moi. Mais non. Là, maintenant, tout desuite, ça n’était plus possible. Parce que, quoi qu’on fasse pour éviter qu’il passe trop vite, le temps est le plus fort et il finit toujours par nous
rattraper.
L’enterrement est cet après-midi mais je n’irais pas. Je me contenterai de rester bien sagement à l’entrée du cimetière. Je regarderais tous ces gens habillés en noir et je me dirais c’est triste
quand même et puis, ça sert à rien de s’habiller en noir pour un mort alors que tout le monde sait que les morts ne voient rien de toute façon. Je me dirais que grand-mère ne serait jamais allée
à un enterrement habillée en noir, elle qui détestait être sérieuse et s’habillait toujours à la mode de sa jeunesse. Avec ses cheveux violets foncés et ses écharpes roses pétard. Ses jeans
jaunes fluo et ses tee-shirts trois fois trop longs. Moi, je porterais ma jupe vert pomme et mon débardeur fushia. Et je les regarderais de loin, tous ces imbéciles en smoking avec leur cravate
noire et leurs cheveux bien coiffés. Je les regarderais, et je me dirai qu’ils ont l’air tellement stupides, tous autant qu’ils sont, avec leur mouchoir en soie à la main et leur goutte au coin
de l’œil. A croire qu’il suffit de pleurer pour oublier. J’attendrais longtemps que la cérémonie se termine, puis, quand tout le monde sera parti, j’irais sur la tombe et je jetterais le plus
loin possible toutes ces fleurs en plastique plus affreuses les unes que les autres. Grand-mère détestait les fleurs en plastique. Je regarderais longtemps la petite photo dans un cadre noir sur
la tombe, juste au-dessous des dates de naissance et de mort : 1922-2008. Je graverais ce sourire dans ma tête, parce que c’est d’elle que je voudrais me souvenir, pas de son corps froid dans une horrible boîte rectiligne. Puis
je sortirais mon marqueur noir de ma poche, et je ferais un gros trait sur le « 2008 ». Et à la place, je mettrais trois petits points. Noirs. Parce que grand-mère n’est pas morte. Parce qu’elle
sera toujours vivante dans nos cœurs, quoi qu’il arrive. Alors seulement, je pleurerais longuement en souriant à travers mes larmes et je commencerais à me redresser un peu en remontant la pente.
Encore un petit effort et je serais en haut.